Le 29éme Noé au Canada

Amélie Roberto-Charron

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Aucun de mes parents n’avait de penchant particulier pour le plein air. J’imagine facilement leur inquiétude lorsque leur fille rentrait à la maison avec toutes sortes de bestioles – coléoptères aquatiques, araignées-loups, guêpes, ménés et autres – avec l’intention bien affirmée de les garder comme animaux de compagnie. J’arrivais rarement à imposer mes volontés! Enfant, j’ai aussi traversé une phase étrange où je tentais, en vain, de faire éclore dans mon tiroir de chaussettes des œufs provenant du réfrigérateur. Heureusement, mes parents m’ont soutenue et encouragée quand j’ai tenu à dormir dans la cour derrière notre maison à Edmonton, au Canada, plutôt que dans ma chambre.

Entraînée par ma passion pour la faune et le plein air, j’ai passé mon adolescence à faire du camping et de la randonnée, puis je me suis orientée vers un diplôme de premier cycle à l’Université de l’Alberta. Pendant mes études, j’ai commencé à vivement m’intéresser à l’écologie végétale et à la botanique, ce qui m’a amenée à travailler à l’herbier et au laboratoire d’écologie végétale de cette université, ainsi qu’à devenir présidente du club de botanique.

Ce n’est qu’au cours de la dernière année de mes études de premier cycle que je me suis intéressée à l’ornithologie. Je devais suivre un cours de spécialisation en zoologie pour répondre aux exigences de mon programme. Je me rappelle avoir tenté de convaincre ma conseillère pédagogique de me permettre de suivre plutôt un cours d’écologie ou de botanique. Naturellement, elle a refusé, en m’expliquant qu’il était souhaitable que les diplômés du programme aient reçu une formation complète. Depuis, je suis retournée la voir pour la remercier, car son insistance pour que je suive ce cours a contribué à façonner ma vie.

Je suis donc allée m’inscrire à un cours de zoologie, et le seul qui s’insérait dans mon horaire était un cours d’ornithologie. Je m’y suis d’abord présentée avec beaucoup d’appréhension, prête à voir se confirmer mes idées préconçues concernant cette matière. Les ornithologues amateurs étaient des êtres bizarroïdes, me disais-je. J’ai continué d’aller en classe à contrecœur durant les premières semaines. Ce n’est qu’après y avoir entendu la présentation d’un ornithologue de renom sur le suivi des migrations que j’en suis venue à penser que les oiseaux, après tout, étaient super.

Les choses ont changé rapidement quand j’ai laissé tomber mon obstination et mes préjugés. Non seulement parvenais-je à m’intéresser aux cours, mais ceux-ci étaient les temps forts de ma journée. J’ai vite rejoint la section locale de la Wildlife Society, j’ai commencé à prendre part à des randonnées d’observation d’oiseaux avec l’Edmonton Nature Club et le Magpie Club de l’Université de l’Alberta. et je suis devenue bénévole au Beaverhill Bird Observatory (BBO).

Vers la fin du cours, j’ai même fait un pas de plus et postulé pour être assistante au baguage pour le BBO. Étonnamment, j’ai été convoquée en entrevue, mais on m’a alors prévenue qu’il y aurait un test d’identification. Je connaissais encore peu d’oiseaux migrateurs, car nous n’avions pas encore abordé leur identification dans mon cours d’ornithologie et je n’avais fait de l’observation d’oiseaux que durant l’hiver. J’ai donc demandé à l’auxiliaire d’enseignement de m’aider. Patiemment, il a passé des heures à parcourir avec moi des spécimens d’étude, en relevant les différences entre les espèces semblables et en me recommandant des enregistrements sonores.

J’étais vraiment emballée quand j’ai appris que j’étais embauchée! Ce fut un été extraordinaire : baguage d’oiseaux chanteurs le matin, baguage de rapaces ou capture de papillons l’après-midi, surveillance des boîtes de nidification dans la soirée et observation de rapaces nocturnes pendant la nuit.

À l’automne, ce travail a débouché sur un contrat de baguage de petites nyctales pour le BBO, puis sur un poste de biologiste débutante au sein de Fiera Biological Consulting Ltd. Après avoir travaillé pour Fiera, j’ai choisi de retourner au BBO, où j’ai été nommée directrice générale.

Mon travail comme directrice générale a représenté pour moi une expérience incroyable. J’ai collaboré à de nombreux projets. J’ai dirigé et coordonné la surveillance des migrations des oiseaux chanteurs au printemps et à l’automne, celle de la migration des chouettes à l’automne, le programme Monitoring Avian Productivity and Survivorship (MAPS; surveillance de la productivité et de la survie aviaires), la surveillance de boîtes de nidification destinées au merlebleu azuré, au troglodyte familier, à l’hirondelle bicolore et à la petite nyctale, en plus de la recherche et de la surveillance de nids naturels. J’ai aussi pris part, en en assumant la direction, à plusieurs autres programmes, dont des relevés de papillons, la surveillance au moyen d’un enregistreur autonome, la surveillance de cabanes à chauves-souris, des relevés de petits mammifères et des relevés d’amphibiens. C’était un travail grandement diversifié que j’ai vraiment aimé. La décision de quitter une organisation aussi déterminante dans la construction de mon identité comme biologiste de la faune a été difficile, mais je souhaitais développer mes compétences en matière d’analyse. Après deux années comme directrice générale, j’ai donc décidé d’ntreprendre des études de maîtrise à l’Université du Manitoba, avec le professeur Kevin Fraser.

Mes études de maîtrise ont été une merveilleuse expérience. Ma recherche portait sur le suivi de la paruline du Canada, un petit oiseau chanteur néotropical dont l’espèce est menacée, au moyen de la géolocalisation par mesure de la lumière. La paruline du Canada migre à partir de ses sites de reproduction au Canada et dans le nord-est des États-Unis vers des aires d’hivernage dans le nord de l’Amérique du Sud. Très légers, les dispositifs de géolocalisation enregistrent la lumière environnante et le temps universel coordonné pour déterminer la position quotidienne de l’individu au fil d’une année. Comme ils ne transmettent aucune information, il faut récupérer la bague pour avoir accès aux données. J’ai installé des dispositifs fixés à la manière d’un sac à dos sur des parulines du Canada à différents endroits d’un bout à l’autre de leur aire de répartition, en Alberta, au Manitoba et au Nouveau-Brunswick. J’ai aussi organisé l’installation de bagues à d’autres endroits dans le New Hampshire, en Caroline du Nord et au Québec. J’y suis retournée l’année suivante pour récupérer les dispositifs sur les oiseaux qui étaient de retour. Ce projet m’a permis de voyager dans tout le Canada, de vivre dans une tente pendant plusieurs mois consécutifs, de passer mes étés dans la forêt boréale et d’être chaque jour entourée d’oiseaux chanteurs migrateurs. Je pense que la seule chose susceptible de surpasser cette expérience, c’est d’être choisie comme Noé au Canada.

Je me sens tellement privilégiée d’avoir été choisie pour être la 29e Noé au Canada par Conservation de la faune au Canada. Je sais qu’il s’agit d’une occasion d’apprentissage exceptionnelle, et j’ai hâte de plonger dans tout ce que cette incroyable aventure me permettra de découvrir.