Le 30éme Noé au Canada

Eric Jolin

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Comme la plupart des biologistes, j’ai ressenti dès mon plus jeune âge une fascination à l’égard du monde biotique. Durant les étés que je passais au terrain de camping de mes grands-parents près de Dunnville, au bord de la rivière Grand, j’avais toute la liberté d’explorer les forêts, les marais et les cours d’eau des environs. Tantôt je retournais des troncs d’arbre à la recherche de salamandres maculées, tantôt je guidais des tortues serpentines de leur nid jusqu’à l’eau, et j’allais ainsi chaque jour de découverte en découverte au sujet des animaux qui m’entouraient. J’ai continué d’éprouver cette même curiosité une fois bien entré dans l’adolescence, mais c’est seulement à l’école secondaire que l’idée d’une carrière en biologie de la conservation a commencé à prendre forme.

Vers la fin de mon secondaire, j’ai mis la main sur un exemplaire de l’Almanach d’un comté des sables, d’Aldo Leopold, et dès les premiers chapitres, j’ai réalisé que cet ouvrage allait pour moi marquer un tournant. Enchaînant les perles d’écriture, parsemé de passages et de tableaux dont la poésie semblait jaillir de la page, il me permettait de pénétrer la pensée d’une personne qui avait consacré sa vie aux sciences écologiques. Ce sont les observations contenues dans ce livre, des observations frôlant la révélation, qui m’ont poussé à entreprendre une carrière dans le domaine de la conservation.

Cela m’a conduit à l’Université de Guelph, où j’ai obtenu un baccalauréat avec majeure en biologie et conservation de la faune. Après de nombreuses activités bénévoles très enrichissantes au sein de différents laboratoires des cycles supérieurs sur le campus, j’avais acquis l’expérience qui me permettrait d’obtenir mon premier véritable emploi en conservation, comme naturaliste au parc provincial Killbear.

L’été suivant, je me suis principalement consacré au volet éducatif et à l’amélioration de l’intégrité écologique du parc, un des temps forts ayant été une performance de rap que j’ai réalisée sur le thème de la sélection sexuelle, déguisé en cerf, devant quelques centaines de campeurs (sait-on jamais, une vidéo de ce moment circule peut-être quelque part sur YouTube). C’est aussi au parc Killbear que j’ai eu ma première rencontre avec le crotale massasauga de l’Est (alias Massy). À la fin de l’été, j’étais si captivé par la seule espèce de serpent venimeux en Ontario que je me suis intéressé à la recherche menée aux cycles supérieurs sur l’atténuation de la mortalité routière, à l’intérieur du parc, chez les espèces de reptiles résidentes en péril. J’ignorais encore alors que le massasauga deviendrait le point de mire de ma carrière en conservation au cours des quatre années suivantes.

J’allais passer un autre été au parc Killbear, cette fois en tant qu’assistant de recherche, à poursuivre la mission du parc de réduire la mortalité routière des reptiles. Après un court intermède durant lequel j’ai parcouru les forêts de nuages de l’Amérique centrale, j’ai repris mon travail avec les massasaugas, cette fois en tant que biologiste de terrain dans le cadre du programme de rétablissement des reptiles de la prairie Ojibway, de CFC. Plutôt qu’à chercher des serpents se prélassant à découvert dans les landes rocheuses, les deux années suivantes ont été passées à perfectionner l’art de ratisser les prairies à grandes graminées à la recherche d’espèces qui comptent avant tout sur leur camouflage magnifiquement adapté. Il va sans dire que chacune des observations de ces massasaugas en très grand danger de disparition donnait lieu à des démonstrations de joie presque excessives.

Profitant de la nature saisonnière des travaux en herpétologie au Canada, j’ai passé l’hiver suivant en Afrique du Sud, comme assistant de recherche au Soutpansberg Centre for Biodiversity and Conservation. Comme si la manipulation quotidienne de crotales ne provoquait pas assez d’émotions fortes, j’ai mis à l’épreuve mes compétences en domptage de serpents, en effectuant dans la région le dénombrement de reptiles, dont celui d’espèces extrêmement venimeuses, comme le serpent d’arbre du Cap et le mamba noir. J’ai aussi pu fouiller plusieurs sujets de recherche, en consacrant la majorité de mon temps libre à élaborer une étude pilote de marquage et de recapture portant sur la tortue léopard locale, à participer au piégeage de galagos et à suivre les effrontés singes à gorge blanche à travers les forêts.

Quand l’hiver a cédé la place au printemps, et que la température chez moi s’est élevée au-dessus du point de congélation, je suis revenu au Canada… et aux massasaugas. De retour aux rives rocheuses de la région orientale de la baie Georgienne, où avait débuté ma carrière en conservation, j’ai été pendant les neuf mois suivants biologiste de projet pour l’étude de CFC portant sur la fidélité et le déplacement du massasauga. Aux fins de ce projet, qui visait à évaluer l’efficacité du déplacement de nouveau-nés de cette espèce par la destruction simulée de leur site d’hibernation, j’avais la responsabilité du traitement de plus d’une centaine de reptiles appartenant à des espèces en péril, ainsi que du déplacement de 24 serpenteaux massasaugas. Les données subséquentes de marquage et de recapture de nouveau-nés déplacés au cours des années antérieures ont montré que les serpenteaux parviennent à hiverner durant plusieurs années à leur nouveau site d’hibernation et démontrent que le déplacement de nouveau-nés est un moyen de conservation auquel on peut avoir recours pour atténuer l’impact du développement humain.

Au terme de ce projet, l’automne dernier, je me suis encore une fois adapté au contexte saisonnier et j’ai rejoint l’équipe du projet de l’Université de Washington portant sur les proies et les prédateurs. Il s’agissait dans ce cas d’étudier les effets de la recolonisation par les loups de l’habitat des populations locales d’ongulés, en munissant les cerfs de Virginie et les wapitis de colliers de suivi.

À travers mes déplacements, d’un projet à l’autre, mon objectif de carrière dans le domaine de la conservation est pour l’essentiel demeuré le même, soit de contribuer à rétablir le contact entre un public largement indifférent et le milieu naturel dont il fait partie. Cela signifie que, comme scientifiques, nous devons aller vers le grand public et trouver le langage qui saura convaincre les gens que toutes les espèces, y compris celles qui comme le massasauga sont honnies, ont une valeur – non pas sur le plan monétaire, mais pour les écosystèmes où elles habitent.

Que CFC m’ait choisi comme 30e Noé au Canada est un immense honneur. Il s’agit d’une occasion unique, qui non seulement représente le prochain bond en avant dans ma carrière en conservation, mais me procurera de nouvelles compétences que je pourrai ensuite mettre à contribution en vue du rétablissement des espèces en voie de disparition, ici, au Canada. Je suis plus qu’enthousiaste à la perspective d’en apprendre le plus possible auprès de biologistes chevronnés à l’île Maurice, et j’ai très hâte de commencer ce nouveau chapitre!